Les radiations de la guerre froide ont façonné nos pamplemousses roses et nos cultures du quotidien

Derrière la chair éclatante du pamplemousse Rio Red ou la structure du riz Calrose se cache une histoire méconnue. Durant la guerre froide, des scientifiques ont bombardé des milliers de plantes avec des rayons radioactifs pour provoquer des mutations utiles dans l'agriculture.

Par Julien -
Pamplemousses roses dans nos cultures
Pamplemousses roses dans nos cultures © A l'aide de l'IAJulien
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Des champs circulaires aux sources radioactives pour accélérer artificiellement les mutations des cultures

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement américain cherche à promouvoir des usages pacifiques de l'énergie nucléaire. Lancé dans ce contexte politique, le programme Atoms for Peace finance la création de laboratoires agricoles à ciel ouvert d'un genre inédit.

Ces espaces, baptisés jardins gamma, s'organisent en vastes parcelles de deux hectares découpées en secteurs. En leur centre se dresse une tige émettant des rayonnements, autour de laquelle les botanistes disposent les cultures à différentes distances de la source.

Les spécimens installés trop près meurent sous la puissance des radiations. En revanche, les végétaux placés plus loin développent des modifications génétiques aléatoires. Les chercheurs sélectionnent alors la rare mutation avantageuse parmi des milliers d'anomalies stériles ou destructrices.

Du pamplemousse rouge au whisky écossais : quand la radioactivité transforme nos étals de supermarché

En 1984, des universitaires de Texas A&M conçoivent ainsi le pamplemousse Rio Red, réputé pour sa pulpe écarlate. Cette variété irradiée s'impose rapidement dans l'agriculture américaine, représentant aujourd'hui près de trois quarts de la récolte de cet État.

D'autres produits issus de ces essais intègrent la chaîne alimentaire mondiale. Le riz Calrose doit son grain court à ces manipulations, tandis que l'orge Golden Promise alimente les distilleries d'Écosse. Une menthe poivrée immunisée contre les champignons naît également de cette méthode.

De la Barbade aux laboratoires : la trajectoire biologique d'un fruit issu d'un croisement fortuit

Le pamplemousse ne constitue pas une espèce ancestrale. Il apparaît au XVIIIe siècle à la Barbade grâce au croisement fortuit entre un pomelo d'Indonésie et une orange douce jamaïcaine. George Washington découvre d'ailleurs cet agrume vers 1750 lors d'un séjour.

La première chair rosée s'observe en 1906 sur un arbre de Floride. Cette variation découle d'un changement génétique spontané, survenu sans intervention humaine. Les arboriculteurs tentent par la suite de fixer ce caractère pigmenté très apprécié des consommateurs.

La mutagénèse induite par rayonnements devient le moyen privilégié pour intensifier cette couleur. En provoquant des cassures dans l'ADN des bourgeons, les scientifiques parviennent à sélectionner des teintes rouges intenses impossibles à obtenir rapidement par des croisements classiques.

Des premiers rayons X à l'agronomie moderne, le parcours centenaire de la physique nucléaire

La manipulation des radiations trouve ses origines dans les travaux de Wilhelm Röntgen sur les rayons X en 1896, puis dans l'isolation du radium par Pierre et Marie Curie en 1898. Les applications militaires dévastatrices de 1945 réorientent ensuite les recherches vers l'agronomie.

L'utilisation des rayonnements gamma en botanique s'est poursuivie bien au-delà des années 1950. Au Japon, l'Institut de sélection par irradiation d'Hitachiohmiya maintenait encore ses activités en 2017, démontrant la pérennité de ces techniques d'amélioration des plantes par mutation dirigée.

Base MVD (FAO/AIEA) : Registre officiel mondial des plantes mutantes (Rio Red, Calrose 76, etc.).

W. J. Broad (The New York Times, 2007) : Useful Mutants, Bred With Radiation (Histoire des jardins gamma).

R. A. Hensz (Texas A&M, 1981) : Publication sur la création du pamplemousse rouge par irradiation.

J. F. Morton (1987) : Fruits of Warm Climates (Origines du fruit à la Barbade et mutation de 1906).

Journal de G. Washington (1751) : Trace historique de sa découverte de l'agrume à la Barbade.

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