La tonte raisonnée : quand ne rien faire devient un acte écologique

Surprise, incompréhension, parfois même un sourire amusé, voilà les réactions, lorsque je dis à mon entourage que j'ai arrêté de tondre mon gazon. Ce n'est pas un choix anodin, car il implique une nouvelle esthétique, mais aussi d'affirmer des convictions et de laisser libre place au vivant.

Par Iris MAKOTO -
Une jachère autour d'allées de passage pour profiter du jardin
Une jachère autour d'allées de passage pour profiter du jardin © A l'aide de l'IAAlain DEBUISSON
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Quand ne rien faire devient un acte engagé

Lever le pied sur les opérations de tonte provoque des réactions étonnantes. Certains pensent que c’est par paresse, par manque de temps ou par simple négligence. Mais en réalité, ma décision est tout sauf un signe de laisser-aller. J'ai simplement compris que sous ce tapis vert se cache tout un écosystème qui est malheureusement détruit après chaque passage de tondeuse.

La tonte, une tradition qui appauvrit la biodiversité

Dans l'inconscient collectif, et ce, depuis la tendance des jardins à la française au XVIIᵉ siècle, une belle pelouse devrait être verte, rase et uniforme. Cette image de jardin parfait se poursuit dans les parcs aristocratiques anglais du XVIIIᵉ siècle, dans lesquels les pelouses impeccables étaient un signe de richesse.

Depuis, la pelouse telle que nous la connaissons s’est imposée dans les jardins particuliers, au point que beaucoup de jardiniers tondent sans vraiment y réfléchir, comme une habitude, voire une tradition à perpétuer.

Le regard des autres compte pour beaucoup dans cette pratique, puisque l'on entend encore trop souvent qu'une pelouse laissée au naturel ferait sale et donnerait au jardin l'aspect d'une zone laissée à l'abandon. La pression est donc forte au niveau sociétal, sur un sujet, somme toute, de moindre importance, à part pour la biodiversité.

En effet, tondre régulièrement son gazon implique des déséquilibres écologiques, car l'herbe rase souffre davantage de la chaleur et réclame plus d'eau. Ne pouvant jamais fleurir, le parfait tapis vert ne produit plus de pâquerettes, pissenlits, coquelicots, trèfles ou lupins sauvages dont les fleurs auraient pu nourrir les pollinisateurs. Abeilles, bourdons et papillons vont alors trouver leur nourriture ailleurs que dans le jardin. Les auxiliaires du jardinier font de même, car ils manquent de cachettes. Ainsi les lézards, les batraciens, les hérissons, les oiseaux et les orvets quittent les lieux, pour des zones où ils seront moins dérangés et où ils trouveront des abris plus accueillants.

En résumé, ce que l'humain considère comme une pelouse parfaite n'est autre qu'un désert vert pour la biodiversité.

Le jardin au naturel en 3 chiffres

  • +30% d'humidité : c'est ce qu'un sol protégé par une herbe haute (10-15 cm) peut conserver en plus lors des canicules.

  • 0 € d'engrais : grâce aux légumineuses sauvages (trèfle, lupin) qui fixent naturellement l'azote dans votre terre.

  • 24 heures : c'est le temps moyen gagné par an en arrêtant la tonte hebdomadaire. Autant de temps pour observer les papillons !

Redonner de la place au vivant

C'est en observant mon jardin après une longue période sans tonte que j'ai eu un déclic. Là où je m'attendais à un fouillis innommable, j'ai découvert au contraire un espace foisonnant de vie. En voulant tester la technique du 'No Mow May', un mouvement venant de nos amis anglais qui préconise de laisser son gazon au repos en mai, je me suis rendu compte que de nombreuses variétés de fleurs distillaient leurs couleurs chatoyantes. Des papillons que je n’avais pas vus depuis des années virevoltaient au-dessus du trèfle. Les abeilles butinaient les pissenlits, et des sauterelles bondissaient à chaque pas.

J’ai alors réalisé que ma tondeuse, si pratique et efficace en apparence, supprimait tout un monde devenu maintenant visible. À force de vouloir contrôler la nature, j’avais fini par l’appauvrir. Sans oublier que les produits anti-mousse et antifongiques détruisaient au passage la vie du sol, le rendant pauvre en nutriments et en micro-organismes essentiels à sa fertilité.

J'ai alors décidé de ne plus tondre ma pelouse aussi régulièrement qu'avant.

Ce qui change vraiment

Le retour des fleurs sauvages

Laisser pousser les graminées qui composent le gazon, c'est aussi laisser place aux plantes spontanées comme le bleuet, la moutarde sauvage ou le coquelicot. En quelques semaines, mon tapis vert uniforme s’est transformé en prairie fleurie. Trèfles blancs, centaurées, marguerites, pissenlits, plantains sont venus compléter le décor. Ces plantes sauvages souvent décriées et targuées du titre de 'mauvaises herbes' sont en réalité des trésors pour les insectes et pour le sol.

Un sol amélioré

Certaines plantes spontanées, comme le trèfle ou le lupin sauvage, font partie de la famille des légumineuses (Fabacées). Ces plantes ont pour intérêt d'améliorer le sol grâce à des nodosités présentes sur leurs racines. Elles contiennent des bactéries capables de produire de l'azote utilisable immédiatement par les plantes alentour. Avec elles, plus besoin d’épandre des engrais chimiques !

D'autres plantes spontanées comme la carotte sauvage développent des racines pivotantes permettant à l'eau et à l'air de mieux s'infiltrer dans la terre, ce qui a pour conséquence de limiter le lessivage des nutriments.

Une vie animale foisonnante

Les pollinisateurs sont revenus avec les fleurs, mais pas uniquement. Les coccinelles et les hérissons se font plus présents, tout comme les lézards. Avec le retour des insectes, les oiseaux trouvent de la nourriture également et sont de plus en plus nombreux. Un écosystème équilibré se remet doucement en place.

Moins de travail, moins de bruit pour le voisinage

L'entretien d'une pelouse est chronophage. Ne plus tondre chaque semaine libère ainsi du temps pour d'autres activités bien plus conviviales.

C’est aussi moins de bruit, moins de carburant ou d’électricité consommés, et donc un impact écologique réduit. Sans oublier que les voisins profitent d'une tranquillité retrouvée !

Mais je vous vois venir ! Le robot tondeuse, lui, ne fait pas de bruit ou très peu, ce n'est donc pas un argument. Je vous répondrai alors que certes, il ne fait pas de bruit, ce qui cause des accidents souvent mortels sur les hérissons. De plus, la redoutable efficacité de cet appareil entretient parfaitement ce désert vert dans lequel la biodiversité est absente.

Une pelouse plus résistante

Une herbe coupée moins souvent conserve mieux l'humidité du sol, car elle ombrage la terre. En été, il est toujours conseillé de ne pas tailler trop ras et de laisser une belle hauteur pour réduire les arrosages. La pelouse grillera bien moins vite et sera plus résistante à la sécheresse, sans arrosages supplémentaires.

Faut-il pour autant tout laisser à l'abandon ?

Bien sûr que non ! Il s'agit comme toujours de trouver un équilibre, la voie du milieu étant souvent la meilleure !

Pour ma part, je laisse fleurir ma pelouse au printemps, puis je tonds après la montée en graines.

Je laisse toutefois certaines zones pousser librement, mais je continue de tondre de manière raisonnée mes allées et autour de la terrasse pour la bonne raison de libérer les accès.

Il est aussi possible de créer des sentiers tondus au milieu de l’herbe haute, pour structurer l’espace et montrer que le jardin n’est jamais laissé à l'abandon mais pensé différemment.

Notez qu'une tonte bisannuelle en fin d'hiver et d'été permet de régénérer la prairie sans la détruire. Surtout si vous employez une tondeuse mulcheuse ou que vous équipez votre tondeuse classique d'un kit qui va permettre de couper l'herbe très finement, en sortes de paillettes. Cette matière organique va être propulsée sur toute la zone sans former de paquets. Les paillettes vont tout d'abord former un paillage protecteur au sol, limitant ainsi l'évaporation. En un second temps, elles vont se décomposer et fertiliser la terre. Qui dit mieux !

Tout en conservant des zones praticables et esthétiques ainsi qu'une certaine structure, cette gestion raisonnée de la tonte favorise grandement la biodiversité et par là-même l'équilibre du jardin.

En résumé, lorsque j'ai arrêté de tondre trop fréquemment ma pelouse, j'ai gagné en temps et en tranquillité, j'ai aidé la biodiversité, j'ai réduit ma consommation en eau et en produits phytosanitaires et surtout j'ai transformé mon jardin en un lieu foisonnant de vie et en un écosystème équilibré.

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