Avec Serge Lavayssière, un passionné de plantes carnivores

Rencontre avec Serge Lavaussière, passionné et grand collectionneur de plantes carnivores. Il nous explique comment les semer, les cultiver et les faire fleurir. Grâce à Internet, il est aujourd’hui facile de se procurer ces plantes, mais c’est l’expérience acquise au fil des années qui permet d’obtenir des résultats exceptionnels.

Par Véronique MACRELLE -
Drosera platystigma
Drosera platystigma © Véronique MACRELLE
Facebook
Partager
Pinterest

Serge Lavayssière cultive les plantes carnivores depuis 1986. Sa collection ne prend pas tant de place, car la plupart de ses plantes sont petites, voire miniatures : visiter sa collection c’est, entre autres, entrer dans le monde des droséras, mais aussi pouvoir admirer les adorables fleurs des Pinguicula ou grassettes mexicaines.

Serge, explique-moi comment t’est-il venu cet intérêt pour les plantes carnivores ?

Difficile à dire… Déjà, une forme de curiosité pour ce qui m’entoure, un intérêt pour le vivant, et sans doute aussi l’étrange, le bizarre, le non conventionnel.

Tout gamin, mon « terrain d’aventures » était les friches, prairies et forêts accessibles dès le fond du jardin familial. Je me souviens y avoir vu des cardères (Dipsacus sp.), parfois appelé « cabaret des oiseaux ». Après la pluie, l’eau s’accumule dans la vasque formée par la base des feuilles, et s’y retrouvent débris végétaux et cadavres d’insectes. Je me souviens avoir pensé : « du bon purin ! La plante devrait en profiter ! ». Première sensibilisation au phénomène, première petite graine au fond de mon cerveau ?

Quelques années plus tard, jeune adulte, je suis tombé par hasard sur une pub pour une plante carnivore en VPC. Poussé par la curiosité, j’ai tenté… Reçu un truc bizarre (je sais maintenant que c’était bien un rhizome de Dionaea, avec une jeune feuille qui pointait. Malheureusement, mal renseigné sur ses besoins, ça n’a rien donné. Mais, la 2e graine était plantée !

Encore quelques années plus tard, élève instituteur à l’École Normale de Versailles, je me rends à une exposition d’orchidées aux Serres d’Auteuil… Et là, le choc !!! Un stand Dionée accueillait les visiteurs et les informait sur ces plantes un peu iconoclastes. Accueil chaleureux, personnes enthousiastes, explications détaillées en réponse à toutes mes questions. C’était parti ! Adhésion à l’association, acquisition des bulletins déjà parus, et quelques graines (D. capensis) en cadeau.

Après, c’est une histoire d’engrenage et de doigt qu’il ne fallait pas mettre !

Décris-moi un peu ta collection…

Ma collection a beaucoup évolué, avec des hauts et des bas, de par les possibilités matérielles (j’ai déménagé plusieurs fois en 40 ans), ma disponibilité, et les aléas de la vie qui font que les priorités ne sont pas toujours les mêmes.

Mais certaines plantes m’ont suivi depuis tout ce temps ! J’ai entre autres un Utricularia gibba qui m’a été donné par René Aubry aux tous débuts. Mon P. esseriana doit venir de chez Laurent Legendre

Aux débuts, vivant en appartement, c’était terrarium chaud dans l’appartement, terrarium tempéré au grenier (sur tubes fluo), quelques pots (voire mini terra) sur le rebord extérieur de fenêtre, des petites étagères clouées sur les fenêtres… De la bricole, mais ça marchait (parfois).

Depuis 2010, maison avec jardin et petite serre adossée de 8 m2… C’est Byzance (quoique… vite trop petit !).

Et le tri se fait avec le temps. Je sais maintenant quelles plantes se plaisent dans mes installations, et lesquelles me résistent opiniâtrement (Droséras sud-américains !!!).

Aujourd’hui, si j’ai malgré tout un peu de tout (Nepenthes, Utriculaires, Heliamphora, Sarracenia, Cephalotus, Ibicella, Drosophylum, Byblis, Roridula...) ma préférence va aux Pinguicula (surtout mexicains) et aux Droséras australiens (tubéreux et pygmées).

Ce sont des plantes vraiment peu courantes, comment as-tu fait pour te les procurer ?

D’abord, en jardinerie : on peut tomber sur des perles (à acquérir dès qu’ils les reçoivent, ne pas attendre qu’ils les arrosent à l’eau du robinet ou les laissent sécher dans la pénombre). En plus des sempiternels D. aliciae, adelae, capensis, Sarracenia et Pinguicula hybrides,, il m’est arrivé d’y trouver du Cephalotus, Heliamphora (heterodoxa X nutans), Utricularia calycifida

Certains producteurs professionnels offrent également un choix intéressant. Jean-Jacques Labat a été un illustre précurseur, mais d’autres aujourd’hui ont pris sa suite (je ne citerai personne, si j’en cite un, je dois tous les nommer, et j’ai trop peur d’en oublier !).

Allen Lowrie était également un incontournable pour les plantes australiennes (droséras tubéreux, pygmées…) impossibles à obtenir autrement.

L’association Dionée, bien sûr, était une mine d’or. Ses bulletins (seules publications francophones à ses débuts), sa Bourse de Graines, ses petites annonces. Et les rencontres au sein des antennes locales, pour y croiser d’autres passionnés et effectuer de fructueux échanges.

À noter que j’ai assuré la Bourse de Graines pendant une petite dizaine d’années, me donnant la possibilité de tester des semis (ne serait-ce que pour vérifier la qualité des graines reçues, ou pouvoir conseiller en connaissance de cause). Quant aux vieux stocks périmés, peu finissaient à la poubelle. Même avec 1 % de taux de germination, ça réservait parfois des surprises.

Aujourd’hui, internet a changé la donne ! Autant pour contacter les producteurs (VPC facilitée) que par l’existence de groupes Facebook permettant les échanges ou ventes entre particulier (dans le monde entier).

Quel équipement faut-il pour cultiver ces petites merveilles ?

En premier, l’indispensable dans tous les cas : de l’eau pure, de la lumière.

Beaucoup de ces plantes (mais pas toutes) proviennent d’habitats tourbeux, acides. De la tourbe blonde, de la sphaigne (Sphagnum), mais aussi des éléments drainants tels que sable de silice, perlite, vermiculite, pouzzolane sont utiles.

Après, bien sûr, il faut s’interroger sur les besoins de la plante (son habitat naturel).

Pour une plante originaire de nos régions, un simple bac en extérieur fera l’affaire. Mais pour une plante subtropicale un peu frileuse, une protection contre le gel sera indispensable. D’autres espèces plus frileuses encore auront besoin d’un terrarium, pour garder le contrôle sur la température, l’hygrométrie, l’arrosage, la lumière (tubes ou leds horticoles)…

Et si certaines ont besoin de saisons bien marquées (longueur du jour, température, et parfois variations pour l’humidité), d’autres, les plantes tropicales d’altitude par exemple, doivent toute l’année vivre des journées à 20-25°C et des nuits à 5-10°C, avec une hygrométrie d’un minimum de 60 % en journée, remontant à + de 90 % la nuit.

Au final, il y en a pour tous les goûts, du simple pot plastique dans une coupelle pour Dionaea (attrape-mouche) ou Sarracenia (rustiques), jusqu’à l’usine à gaz tout automatique et contrôlé pour certains pour Nepenthes highland ou Heliamphora.

Un sujet souvent discuté chez les collectionneurs : comment nourris-tu tes plantes carnivores ?

En règle générale, je ne les nourris pas, elles se débrouillent, et ça suffit. Mais il y a quelques exceptions.

Les droseras tubéreux australiens, par exemple, ont une saison de croissance relativement courte : ils passent en effet la moitié de l’année sous forme de tubercule enterré et n’ont que quelques mois pour grandir et se multiplier. Malheureusement, notre hiver n’est pas aussi lumineux que l’hiver australien, les proies sans doute moins nombreuses, et certaines espèces ne font qu’un seul tubercule qui peut rétrécir d’année en année si les conditions de croissance ne sont pas optimales. Aussi, les nourrir n’est pas superflu.

Au début, je déposais avec une petite pince, des paillettes pour poissons (insectivores) d’aquarium. Ça avait une certaine efficacité, mais c’était laborieux !!! Aujourd’hui, suite à des conseils via FB, j’utilise un engrais organique naturel, le Fish-Mix, en pulvérisation sur le feuillage. Et c’est parfait ! En fin de saison, le feuillage est parfois un peu plus « brûlé », mais les tubercules énormes et plus nombreux.

Il m’arrive de pulvériser aussi des Pings, Heliamphora, Roridula, et d’autres Drosera sans dommage.

Il semblerait même que ce soit très profitable aussi pour Drosera regia.

As-tu voyagé pour admirer certaines de ces plantes carnivores dans leur milieu naturel ?

Disons que les plantes carnivores ont un peu conditionné mes projets de vacances… Sites naturels plus ou moins protégés, montagnes…

Mais tout ceci m’a conduit à visiter en France les Vosges (Lac de Lispach…), le Jura (Frasnes…), l’Auvergne, les Pyrénées, les Alpes… Pas mal de monde s’en contenterait, même sans plantes carnivores.

Puis l’horizon s’est un peu élargi. La littérature (Casper) signalait un énorme (feuilles de 30 cm) Pinguicula en Andalousie, mais aucune publication (à ma connaissance) plus récente que 1960. C’est ainsi que j’ai pu y voir Pinguicula vallisneriifolia, mais également P. mundii (en cours de publication à l’époque) et P. dertosensis un peu plus au nord.

Sans oublier Pinguicula nevadensis, à 3000 m d’altitude au Pico de Veleta (Sierra Nevada). À l’époque, la « Carretera mas alta de Europa » (aujourd’hui fermée) permettait d’accéder à un Parking à 2800 m.

Les stations à P. nevadensis et P. mundii sont aujourd’hui, sinon carrément fermées, au moins très contrôlées.

Et surtout, été 1994, l’opportunité de partir 6 semaines en Australie. Pierre Sibille, alors secrétaire de Dionée, était en contact avec Robert Gibson. Lui faisant part de mon projet, Robert organisa une rencontre à Perth avec Mark Stuart, James Fielder et lui-même. Mémorable journée où nous avons visité plusieurs sites autour de Perth.

Quelques jours plus tard, Phill Mann nous attendait à Mount Barker, au sud de Perth. Ayant prévu le programme des visites, il lui fallait 3 jours, ce n’était pas négociable, il allait nous héberger (et nous balader !) 4 nuits et 3 jours.

Après 3 semaines à Perth, une dizaine de jours à Darwin (Territoires du Nord) et autant à Cairns (Queensland)…

Je ne m’étendrai pas plus sur ce voyage inoubliable, les détails (et photos) sont en ligne sur le site de Dionée.

Pour échanger et rendre mieux disponible ces délicieuses petites plantes, il faut savoir les multiplier… quelles sont tes techniques ?

Et bien comme tout végétal, les techniques de multiplication sont nombreuses et variées.

Il y a d’abord la multiplication sexuée. Rien de pornographique là-dedans, il s’agit de la création d’un nouvel individu, au patrimoine génétique inédit, provenant de la fusion d’une cellule femelle (ovule) et d’une cellule mâle (pollen, pour résumer). C’est tout bêtement la pollinisation et la formation de graines.

Certaines plantes sont très productives, capables de s’autopolliniser et de produire, sans aucune intervention, un grand nombre de graines. Ce sont les envahissantes de nos collections : Drosera capensis, D. binata, D. burkeana, P. lusitanica, U. subulata

Il y en a qui nécessiteront l’intervention d’insectes pour transporter le pollen des anthères aux stigmates. L’architecture de la fleur de Sarracenia, par exemple, contraint l’insecte à passer en premier sur les stigmates (pour y déposer un pollen étranger) avant d’atteindre les anthères et s’y couvrir de pollen (qu’il déposera dans la fleur suivante).

Certaines seront stériles avec leur propre pollen ! Il leur faudra absolument le pollen d’un autre individu, génétiquement différent. Pour ces plantes-là, il est donc indispensable d’avoir plusieurs individus en fleur en même temps (Pas mal de Pinguicula ou Drosera).

Chez Nepenthes, les plantes sont dioïques : il y a des plants mâles et des plants femelles. Il faut donc les deux en fleurs en même temps… Sans doute une des raisons pour lesquelles il existe tant d’hybrides dans les collections.

Et il y a une multiplication végétative. Moins intuitive, car (quasiment) inexistante dans le monde animal, elle consiste à séparer un individu en 2 parties qui évolueront séparément. C’est un clonage, la création d’un individu parfaitement identique sur le plan génétique. Un jumeau (différé). Utile pour la multiplication d’hybrides si la recombinaison génétique d’une multiplication sexuée ferait perdre certains caractères.

Certaines plantes s’y livrent spontanément. Ne serait-ce que celles qui finissent par former de grosses touffes qu’on doit séparer.

Mais certaines vont beaucoup plus loin ! Les Droséras pygmées australiens produisent en début de saison (l’automne) des gemmes, feuilles modifiées qui se détachent facilement (le choc d’une goutte de pluie suffit), sont projetées au loin, s’enracinent et forment une nouvelle plante en quelques semaines.

Les droseras tubéreux, lorsque l’été approche, entrent en dormance et forment un tubercule souterrain pour passer l’été chaud et sec. Mais parfois, plusieurs tubercules se forment. C’est aussi une multiplication sexuée.

Certains Pinguicula européens (P. grandiflora) forment pendant l’hiver des bulbilles autour du bulbe principal. Si on ne les prélève pas, les plantules qui en naîtront seront vite étouffées par la plante mère.

Les Pinguicula mexicains forment en hiver des feuilles beaucoup plus courtes, souvent charnues, pour résister à la sécheresse saisonnière. Détachées de la plante mère, celles-ci forment très souvent de nouvelles plantules.

Enfin, il y a aussi toutes les techniques « traditionnelles » de multiplication végétale, bouturage, marcottage… Parfois de façon simplissime : une feuille ou un brin de racine posés à la surface du sol (à peine recouvert d’un peu de sphaigne hachée) formeront de nouvelles plantes. Parfois même juste en baignant dans l’eau.

Les moyens ne manquent pas, et comme j’aime à dire, on est tout de même bien plus chanceux que les collectionneurs de timbres : c’est plus difficile à bouturer pour faire des échanges.

Merci Serge pour cet échange passionnant

Vos commentaires