Un jardin dense et couvert de plantes pour économiser l'eau 

Avec le réchauffement climatique, la sécheresse menace. Même dans le nord de la France, le déficit hydrique s’installe dès l’hiver. Se contenter de nos réserves d’eau de pluie impose d’envisager de nouvelles techniques de culture, plus écologiques, mais aussi plus économes en travail.

Des fraises sous le couvert d'un géranium
Des fraises sous le couvert d'un géranium

... ou revoir sa copie question « jardin propre »

« Le jardin doit être propre » : voici le leitmotiv seriné aux jardiniers depuis des décennies, soufflé par qui ? Les agronomes en faveur de la monoculture, une sorte de fierté devant un potager sans rien qui dépasse, peut-être aussi de façon plus ou moins subliminale par les vendeurs de produits de traitement ? Le jardin « terrain de golf » ou très formel commence enfin à ne plus être à la mode, il cède la place peu à peu à l’informel, au jardin naturaliste favorable à la biodiversité en déclin, à la permaculture...

C’est aussi bien, car nous devons nous adapter au réchauffement climatique qui assèche et surchauffe de plus en plus notre jardin. Que faire, sinon tenter de nouvelles techniques de culture pour économiser l’eau ? Tenir enfin compte de l’écologie qui envisage l’ensemble des êtres vivants dans leur milieu et leurs relations complexes ? Car, le plus souvent, ces relations inter espèces sont une relation d’entre-aide : depuis des millions d’années ces êtres vivants coexistent en s’adaptant les uns aux autres et en vivants en communauté. Or, où voit-on dans la nature une parcelle de terre se desséchant à l’air libre ? Nulle part, car la nature déteste le vide et s’empresse de le combler. Maintenir la couverture végétale du sol est sans conteste une manière d’économiser de l’eau.

Pourquoi une terre sans couverture végétale se détériore et sèche ?

Lorsqu’une terre est nue, fraîchement retournée et travaillée : elle est grumeleuse et facile à planter, et les plantes repiquées y enfoncent aisément leurs racines, c’est l’intérêt de bécher ou de herser. Cependant, juste après la première pluie un peu violente, se crée ce qu’on appelle la croûte de battance, notamment sur sol argileux ou limoneux. La pluie forte (ou un arrosage copieux) délite la terre, l’argile ou le limon se transforme en particules très fines en suspension dans l’eau, puis se dépose à la surface en une couche superficielle dure. Cette dernière cuit au soleil et se cimente.

Ni l’eau ni l’air ne traverse cette couche imperméable, ce qui va limiter grandement le développement du légume planté. De plus, les futures pluies, au lieu de s’infiltrer doucement dans la terre, vont soit rester en flaque et s’évaporer très rapidement, soit ruisseler s’il y a une pente, et entraîner de la terre avec elle. Cet apport d’eau de pluie est donc perdu pour les plantes.

Non seulement la croûte de battance empêche l’eau de s’infiltrer, mais de plus par un puissant phénomène de capillarité, elle aspire l’eau de la terre profonde vers la surface où elle s’évapore, et amplifie le phénomène de déshydratation.

La déshydratation de la terre ne se fait pas qu’en été, en hiver notamment en période de gel et de vent, une énorme quantité d’eau s’évapore au lieu de s’infiltrer et de partir dans les nappes phréatiques. 

Même sans croûte de battance, sur une surface de terre nue et fraîchement binée, le soleil fait évaporer l’eau beaucoup trop rapidement (imaginez une éponge au soleil). Sur une terre noire, l’ensoleillement provoque une surchauffe, bénéfique au début du printemps, mais désavantageuse en été.

Enfin, la surchauffe comme la croûte de battance est défavorable à la vie du sol, notamment pour les vers de terre qui produisent les complexes argilo-humiques si nécessaires aux plantes.

Remplir le jardin de plantes pour moins arroser

Depuis quelques années déjà, nous essayons de lutter contre cette terre nue par le paillage. Le paillage est très intéressant, mais il n’y a jamais assez de débris végétaux dans un jardin pour pailler partout.

Une autre solution consiste à imiter la nature : pas de vide !

  • mettre une inter-culture (lorsque le potager est vide) en hiver ou en fin d’été dans le potager : un engrais vert ou simplement laisser pousser les annuelles locales, planter de la mâche, du myosotis

  • éviter de trop nettoyer son potager, entre les légumes laisser des mauvaises herbes choisies (souvent annuelles) pour leur tranquillité (faciles à arracher) et leur attrait (pour vous comme pour les insectes) : tant qu’elles ne couvrent pas les légumes, elles ne les gênent pas. Une pomme de terre par exemple ne se laisse pas beaucoup gêner par quoi que ce soit.

  • arrêter de vouloir maîtriser son jardin complètement : chaque plante à sa place exclusivement, vivaces espacées bien régulièrement, pas de semis spontanés.. Eh bien non ! changez d’optique, acceptez une forme d’ensauvagement, passez du style formel au style informel. Bien sûr, c’est aussi une question de goût, mais laisser les massifs de fleurs s’épaissir et devenir dense, boucher les trous avec des annuelles qui se débrouillent toutes seules tant que les vivaces n’ont pas pris assez de volume sont des méthodes pour éviter l’évaporation de l’eau. De plus, çà limite grandement le travail de désherbage : eh oui, on ne laisse pas tout ! C’est un équilibre permanent à maintenir, entre le coquelicot qui s’ensemence parfois trop et la délicate plante vivace que l’on choie, mais cela demande nettement moins de travail que de désherber tout systématiquement : une fois que la couverture végétale est dense, très peu de nouvelles plantules germent et il y a beaucoup moins d’arrosoirs à porter.

Rôle de la plante en couverture de sol

Lorsque la terre est couverte de plantes, même petites ou même de mauvaises herbes, car c’est mieux que rien :

  • la terre est protégée des rayons directs du soleil qui dessèchent et qui surchauffent.

  • le feuillage amortit la pression des fortes pluies : il n’y a pas de croûte de battance.

  • le réseau de racines permet un drainage naturel du sol : la pluie s’infiltre rapidement le long des racines au lieu de s’évaporer.

  • le feuillage transpire en journée, mais en contrepartie, la plante recueille la rosée du matin (l’eau atmosphérique) dont une partie ruisselle le long des tiges et va dans la terre.

  • sous la couche de feuille, l’atmosphère reste plus humide et crée un microclimat propice à la vie.

  • les adventices ou autres plantes compagnes maintiennent la rhizosphère en bon état (les micro-organismes symbiotiques des plantes), ce qui permet un meilleur équilibre hydrique du sol et une aide certaine lorsqu’on remplace l’adventice par une plante cultivée.

  • les tissus des plantes sont gorgés d’eau, et sont donc d’une manière générale un moyen de maintenir l’eau dans votre jardin.

  • l’ombrage créé sur le pied des plantes productives peut-être très utile en cas de canicule.

D’autre part, le fait que ce ne soit plus une monoculture est très favorable à la biodiversité, donc à la présence de la petite faune auxiliaire : par exemple, des plantes compagnes peuvent fleurir en basse saison et permettre à des insectes butineurs de se nourrir. Enfin, certaines adventices sont tout bonnement rares et les tolérer un peu leur permet simplement d’exister, comme l’inoffensive Kickxia elatine.

Contrer l’effet néfaste de la terre nue avec des plantes adventices, les soi-disant mauvaises herbes !

Le travail du jardinier doit évoluer et s’affiner : plutôt que de tout vouloir maîtriser à 100 % : eau, plantes, apports nutritifs, peut-être le jardinier doit-il davantage faire confiance à la nature et imiter un système qui a été mis au point durant des millénaires et qui a fait ses preuves, laisser de côté « propre », lâcher un peu la maîtrise complète de l’environnement : accepter un quota de mauvaises herbes.

Comment utiliser les mauvaises herbes dans son jardin ?

Nous ne laisserons venir que celles qui sont faciles à ôter, donc le plus souvent des annuelles, et pour bien faire, nous laisserons se ressemer le plus celles qui nous plaisent, celles qui se mangent, celles qui sont mellifères, etc.. Ce qui signifie aussi apprendre les reconnaître.

Évidemment, nous éviterons de laisser au milieu des parterres le chiendent, les orties vivaces et le liseron, bien que le liseron puisse avoir aussi son utilité et vient souvent d’un déséquilibre (voir l’article sur le liseron des champs), ou des annuelles trop encombrantes.

Le principe est de regarder ce qui germe spontanément ou d’ensemencer soi-même, et de laisser les plantules sélectionnées se développer après le travail de la terre tant qu’on n’a rien à cultiver à leur place. Lorsqu’arrive le moment de planter ou semer, il suffit de faire juste le trou sans trop élargir, puis veiller à l’équilibre entre les deux types de végétaux, éviter une trop forte compétition pour la lumière.

Quelques exemples de mauvaises herbes que l’on peut tolérer et utiliser au jardin :

  • les plantains, Plantago coronopus, Plantago lanceolata, Plantago major, vivaces, mais faciles à arracher, ils sont relativement beaux en fleurs et mellifères.

  • le géranium herbe à Robert, Geranium robertianum, une annuelle très mignonne et mellifère qui apprécie les espaces semi-ombragés ou ombragés ; il se plaît dans un massif de petits fruits par exemple ou en potager entouré de fruitiers. Son feuillage léger n’étouffe pas ses voisines outre mesure.

  • son pendant version jardin plus ensoleillé et plus sec est le géranium des Pyrénées, Géranium pyrenaicum, mellifère et dont les petites fleurs sont d’un beau mauve vibrant.

  • moins esthétique, mais toujours indigène est le Geranium dissectum, le géranium à feuilles découpées, la plante est intéressante  en rosette basale, mais ses fleurs sont minuscules.

  • la paquerette et les véroniques, petites et jolies… ex Veronica chamaedrys, qui peut faire merveille dans un massif.

  • les coquelicots, absolument magnifiques, mais hauts

  • le lamier pourpre, Lamium purpurea, peu gênant et fleurissant parfois l’hiver donc nécessaires aux butineurs.

  • la fumeterre officinale, Fumaria officinalis, au feuillage léger qui protège la terre sans trop ombrager.

  • la pensée sauvage, Viola tricolor

  • le mouron des oiseaux, Stellaria intermedia, petit et inoffensif

  • le mouron rouge, Anagallis arvensis, mignon, bien couvrant et très bas.

Et certainement de nombreuses autres encore à expérimenter...

Certaines plantes cultivées jouent les mauvaises herbes à souhait pour ce rôle, comme le myosotis, la moutarde rouge dont le feuillage est magnifique en hiver, la bourrache, la mâche si on la laisse se ressemer (et en plus c’est bon !)...

Maintenir sa terre toujours plantée, c’est donc maintenir un équilibre entre ce qu’on laisse et ce qu’on retire sans vouloir faire place nette. Les espèces à utiliser sont certainement nombreuses et vont dépendre en partie de la région cultivée.   En quittant ce système de désherbage à outrance, vous pourriez être étonné de voir comme ce jardin foisonnant et très rempli est beau ! Pour les amateurs de netteté, ces massifs ou potagers exubérants trouveront grâce en leur dessinant des bordures bien délimitées.

Sans doute d’autres anciennes techniques de culture pour limiter les pertes d’eau se sont perdues avec l’agriculture intensive et sont à redécouvrir. D’ailleurs, cette couverture végétale du sol peut être combinée avec la technique du paillage et de l’agroforesterie (associer arbres et cultures herbacées). Mais nous pouvons déjà changer les mentalités dans cette période de forte extinction et agir à notre échelle, car il faut comprendre que ces mauvaises herbes sont seulement les plantes locales, hôtes d’un cortège d’espèces associées (microorganismes et animalcules du sol, insectes, vers de terre.. ), qui cherchent un espace pour vivre, alors qu’elles sont bêtement chassées des bords des champs, des bords de route ou de nos jardins, parfois pour de bien mauvaises raisons.

Adventice : l’adventice des cultures est la plante qui se retrouve au milieu du champ, du massif ou du potager sans qu’elle y soit semée intentionnellement. Du point de vue du « jardin propre» ou de l’agriculture intensive, elle est gênante et doit être désherbée. Du point de vue de l’écologie, c’est une plante pionnière, c’est-à-dire qui sert à re-végétaliser une zone perturbée.

Complexes argilo-humiques : structure du sol en bonne santé où s’associent l’argile (minéral) et l’humus (matière organique stable) ; ils sont fabriqués par les vers de terre et sont très bénéfiques aux végétaux dans la mesure où ils évitent les lessivages donc la fuite des éléments nutritifs du sol.

Écologie : science qui étudie les êtres vivants au sein de leur milieu de vie, les relations complexes qu’ils ont avec ce milieu et avec les autres espèces présentes. Différent de l’écologie politique qui s’occupe des relations de l’homme avec la nature.

Monoculture : agrosystème où une seule espèce est cultivée et tolérée. Ex un champ de blé en agriculture, ou à plus petite échelle, des lignes de légumes dans un potager complètement désherbé. Les adventices y sont bannies.

Rhizosphère : ensemble des micro-organismes vivant dans la proximité immédiate des racines de la plante. Extrêmement plus nombreux qu’ailleurs, ils entretiennent avec le végétal des relations de symbioses et de coopérations et créent une synergie extrêmement profitable. Voir l’article Rhizosphère, micro-organismes et plantes, une équipe qui gagne.

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Vos commentairesAjouter un commentaire

  • Ducloy (Nord)
    Je trouve que c'est agressif de qualifier des herbes avec le terme mauvaises, sauvages me paraît plus convenable pour des créatures vivantes qui savent faire des choses hors de nos possibilités naturelles.
    Répondre à Ducloy
    Le 24/05/2020 à 08:58
    Johncoltrane (Pays-Bas)
    Les aficionados de la permaculture et autres méthodes plus douces de jardinage parlent plutôt d'adventices ;)
    Répondre à Johncoltrane
    Le 24/05/2020 à 10:14